Philippe, Brasserie Saint Médard, Compiègne: «artisanale et solidaire»

Cela faisait des dizaines d'années que Compiègne n'avait plus de brasserie artisanale dans sa région ...

06/07/2020, 18:00 | édité le 02/09/2020, 15:42


Philippe Gagniard a créé il y a un petit peu plus de trois ans la Brasserie Saint Médard, à Compiègne. Cette brasserie est une brasserie artisanale avec une vocation solidaire.

Il nous en dit plus dans cette interview … 🎤

Quel est le concept de votre brasserie ?

L’idée, c’était de créer une brasserie au coeur même de Compiègne avec vraiment cet intérêt premier de proposer des bières artisanales de qualité. Aujourd’hui, nous proposons une gamme de six bières, en deux formats, 33 et 75 litres. L’objectif, c’était aussi de réintroduire à Compiègne une brasserie artisanale, car il n’y en avait plus depuis des dizaines d’années.

En fait, en France, il y avait des grandes brasseries un peu partout. Et puis à peu près au milieu du XXe siècle, les brasseries ont commencé à fermer les unes après les autres, pour différentes de raisons. Ce qui a fait que petit à petit, les seules brasseries qui restaient étaient pratiquement que dans le Nord et dans l’Est de la France. Donc il y a un phénomène, depuis une petite dizaine d’années, qui est vraiment de recréer des brasseries artisanales dans beaucoup d’endroits France, où il n’y en a plus forcément. Et je suis vraiment heureux de faire partie de ce phénomène et de pouvoir lancer cette brasserie artisanale sur Compiègne.

C’est vous qui brassez vos bières ?

Oui oui ! Nous, on s’occupe de toute la production. On reçoit différents maltes, les houblons, et puis on brasse sur place. On assure la fermentation, la mise en bouteille et puis même la commercialisation.

Comment se passe justement cette commercialisation ?

Alors, j’ai plusieurs marchés. Une bonne partie, c’est quand même une commercialisation directement sur place, c’est à dire que les clients peuvent venir chercher leur bière à la brasserie directement. Ce qui est très intéressant, parce que j’ai de la proximité avec les gens du quartier, de la ville et de l’agglomération. Et ça, c’est passionnant ! Je trouve ça très beau d’avoir cette vente en direct, en particulier sur l’aspect relationnel avec nos clients. Et je pense que eux aussi sont contents de pouvoir venir acheter directement à la brasserie.

Et puis ensuite, bien sûr, il y a tout un réseau de revendeurs qui commercialisent nos bières, essentiellement dans la région.

Vous êtes une brasserie artisanale ET solidaire. Pouvez-vous nous parler de cet aspect solidaire ?

Alors, sur l’aspect solidaire de la brasserie, il y a deux volets :

Le premier volet est écologique. J’aime bien dire qu’on est solidaire avec la planète ! Parce que nous travaillons avec des bouteilles consignées. Parce que oui, clairement, pour l’environnement, il vaut mieux récupérer les bouteilles, les laver et les réutiliser, plutôt que de faire ce que l’on fait habituellement en France. C’est à dire qu’on prend les belles bouteilles, on les broie, on les refait fondre et on créé des belles bouteilles identiques à celles qu’on avait avant, sauf qu’entre les deux, c’est un gouffre niveau énergétique, parce qu’il faut refaire fondre les bouteilles. Et aussi, on le sait peut-être moins, mais au final, même la consommation d’eau est plus grande lors du recyclage des bouteilles que lors du simple lavage.

Voilà, donc il y a vraiment ce projet environnemental avec la consignation que nous avons à la brasserie. On essaie d’aller même plus loin : j’ai aussi une étiquette qui reste au lavage, donc je les réutilise, et puis j’utilise un sur-emballage, soit des caisses en bois soit des valisettes en carton kraft, que les clients ramènent. Ce qui fait que pratiquement, il n’y a plus de déchets dans la partie commercialisation des produits. Voilà, on boit la bière et puis tout le reste, ça circule, ça revient et puis on le réutilise.

Puis, l’autre volet, c’est un volet social, puisque notre objectif, c’est aussi de créer de l’emploi d’insertion. Soit par de l’emploi au niveau de la brasserie, donc pour aider des personnes à remettre le pied à l’étrier, comme on dit, à se remettre sur le marché du travail. Et puis également, on fait fabriquer toutes nos caisses en ESAT, par des personnes en situation de handicap dans la région. Voilà, notre but, c’est essayer d’apporter de l’emploi et de faire du bien autour de nous.

Qu’est-ce que vous vous préférez dans votre métier ?

C’est tout ! C’est à dire que d’abord, je suis brasseur, donc c’est quelque chose qui me passionne totalement. Rien que le fait de brasser, la production, la création de recettes, c’est quelque chose qui est passionnant ! Voilà, c’est nos propres productions, avec nos spécificités … c’est une grande fierté !

Et puis ensuite, c’est l’aspect relationnel avec les clients. C’est vraiment quelque chose qui est très beau, de voir des gens de toutes générations, et même des personnes qui redécouvrent la bière en venant à la brasserie ! Donc voilà, c’est vraiment l’aspect relationnel, c’est vraiment quelque chose de beau dans l’aspect commercial. C’est vraiment des grandes joies pour moi de créer ce lien au niveau d’une ville, d’une agglomération comme Compiègne.

Brasserie Saint Médard de Compiègne

Au contraire, quelle est la grande problématique à laquelle vous vous confrontez quotidiennement ?

Alors, la grande problématique, c’est la gestion des consignes. D’abord car que ça freine énormément notre développement. Parce que c’est un choix environnementale pour nous, mais comme aujourd’hui, on a un réseau de commercialisation vraiment basé sur du verre recyclé, d’habitude, on vend et on ne s’occupe plus des retours. Donc avoir fait ce choix de la consignation, c’est en fait un frein aux possibilités de développement de la brasserie.

C’est un vrai combat d’arriver à faire passer ce message de la consigne, pour que les gens jouent le jeu et qu’ils ramènent les bouteilles. Quand c’est de la vente en direct avec les clients, la communication se fait au fur et à mesure et il y a de plus en plus cet effort de ramener les bouteilles de la part des clients. Mais dès qu’on est a une autre échelle, des revendeurs notamment, c’est un autre combat, parce que les bouteilles ne reviennent pas régulièrement. Donc voilà, c’est un frein au niveau du projet et puis de la commercialisation. Je pense que c’est ça le plus compliqué.

Ce n’est pas du tout dans les habitudes, donc il faut du temps. Il faut du temps, parce que malgré tout, on voit des choses qui bougent. Il y a d’autres brasseurs qui s’y mettent, il y a des magasins qui commencent déjà à avoir cette démarche de jouer le jeu de la consigne. Ça commence, mais il faut énormément de temps.

En fait, en France, on a tourné le dos à la consigne il y a plus de 30 ans alors qu’en Allemagne, et en Belgique aussi (et pas mal d’autres pays), ils ont fait le choix de la consigne. Mais revenir en arrière pour la France, c’est quelque chose qui est très compliqué. Même si on sait qu’au niveau de l’environnement, la consigne est nettement mieux, la démarche de transformation des comportements est très très longue. On avance à petits pas.

Brasserie Saint Médard de Compiègne

En France, ce système de consigne a-t-il existé ?

Oui, à un moment, c’était la règle. Tout le verre était consigné, grandes bouteilles, petites bouteilles… Puis, vers les années 70, on a vu arriver le verre recyclé, qu’on appelait d’ailleurs à l’époque « verre perdu ». Il a pris le dessus parce que c’était beaucoup plus simple pour le brasseur de ne pas s’occuper de ses bouteilles et c’était plus simple petit à petit pour la distribution de ne pas s’occuper de la déconsignation. Et donc voilà, ça a glissé doucement vers la suppression de la consigne. Vers la presque totale disparition d’ailleurs, parce que ça existe encore parfois dans tout ce qui est cafés hôtels et restaurants. Mais vers les consommateurs, c’est quelque chose qui était terminé. Mais ça revient, doucement. Et je suis content d’être, à toute petit mesure, un acteur de cette démarche là.

Avez-vous un type de client plus ciblé ?

Non. C’est étonnant de voir que c’est très très varié. Je vais retrouver des gens qui vivent dans le quartier, qui vont passer régulièrement et prendre des petites quantités, ainsi que des gens qui viennent de loin, même des gens qui viennent de Paris. Et puis après, il y a aussi des différences de générations. Moi, je trouve ça très beau de voir cette diversité. Et ce que j’adore, c’est d’avoir des gens, et surtout des jeunes, qui redécouvrent ou qui découvrent que la bière, ça peut être autre chose que ce qu’ils ont connu dans des grands packs, dans les magasins, etc.

Pourquoi avoir choisi Compiègne pour votre brasserie ?

Alors, parce que je suis compiégnois, d’abord. Voilà, j’ai pas mal bougé, mais c’est à Compiègne que j’ai décidé de prendre racine. Et quand j’ai fait ce choix de lancer la brasserie artisanale, c’est tout a fait naturellement que je me suis dit que c’était ici qu’on allait le faire.

Pourtant, j’avais déjà une grande expérience de fabrication de la bière en Lorraine, à côté de Nancy, et pas à Compiègne. Mais voilà, étant compiégnois, c’est ici que je voulais lancer ma brasserie.

Parce que tout de même, on est dans une grande région céréalière ! Donc c’est beau de se dire qu’on valorise ce côté céréalier de la région, vers la boisson à base de céréales qu’est la bière. On valorise la production locale en un sens !

Brasserie Saint Médard de Compiègne

Est-ce que votre brasserie souffre du e-commerce ?

Moi, quand j’ai créé, j’ai eu une boutique en ligne dès le départ. Donc les clients peuvent aussi commander en ligne, peuvent venir récupérer leur commande en click and collect, on peut aussi les livrer, etc.

Après, dans le e-commerce, il y a des grandes plateformes de commercialisation, qui bien sûr récupèrent, comme dans beaucoup de domaines, une partie du marché. Oui, c’est toujours un problème ! Et c’est pour ça que c’est bien d’être présent sur ce créneau là, du e-commerce et du digital.

Comment gérez-vous donc tout ce qui concerne la présence en ligne ?

Alors, il faut passer un peu beaucoup de temps sur cela ! En particulier sur les réseaux sociaux classiques, pour communiquer, pour parler de la brasserie, des événements, de ce qu’on y vit. Et puis, c’est un autre moyen d’être en lien avec nos clients. Parce qu’il y en a certains, leur moyen de communiquer, c’est vraiment devenu les réseaux sociaux. Donc on essaie de communiquer, de les informer de la vie de la brasserie, à travers des informations qu’on va publier sur les réseaux sociaux.

Et c’est vous-même qui gérez ces réseaux sociaux ?

En partie oui. Et puis après, j’ai quelqu’un de la famille qui s’est proposé pour m’aider, pour m’accompagner. Pour avoir plus ce réflexe de publier. Donc voilà, je suis accompagné là-dessus et ça me permet de pouvoir me consacrer à autre chose. Parce que comme c’est quelque chose qu’il faut faire régulièrement, le fait d’être pris par plein d’autres choses, c’est pas si facile, il faut y penser ! C’est là l’intérêt d’avoir quelqu’un qui m’aide.

Vous êtes l’un des premiers commerçants compiégnois à vous être lancé dans l’aventure The-ring.io. Pourquoi ?

Parce que je pense qu’il y a vraiment quelque chose qui est très fort au niveau mutualisation des commerçants sur Compiègne. Et je trouve que d’avoir une plateforme où des commerçants partagent une action de communication, où des clients locaux peuvent chercher quelque chose de précis, c’est génial. Pour moi, c’est indispensable, l’entraide entre commerçants, et c’est pour ça que je me suis lancé dans l’aventure The-ring.io.

Parce qu’il y a un enjeu énorme ! Les commerçants de proximité ont souffert des zones commerciales à l’extérieur des villes, et maintenant ils souffrent du e-commerce. Et donc je trouve que The-ring.io, c’est une bonne réponse. De se dire qu’on est beaucoup de petits commerçants, mais que si on mutualise nos offres, notre communication, nos propositions, on va devenir tout de suite plus grand ! On peut presque dire que The-ring.io, c’est comme une zone commerciale de centre-ville. C’est l’avantage d’internet, c’est qu’il n’y a plus de distance !

Voilà, c’est dans ce sens là que je me dis qu’il y a vraiment un enjeu. Pour moi, mais surtout pour cet aspect de mutualisation et d’entraide entre les commerçants de ville.

Quel conseil donneriez-vous à un futur commerçant qui souhaite se lancer à Compiègne ?

Alors, d’abord, je dirais : il faut communiquer. Mais si on est commerçant et qu’on ne communique pas, ce n’est pas la peine !

Après, je pense que le réseau, l’aspect local, de se rapprocher les uns les autres, d’essayer de faire la communication croisée, selon moi, c’est de plus en plus important. Aujourd’hui, c’est quand même de plus en plus difficile de réussir tout seul. Et c’est vraiment bien de s’entraider entre commerçants, qu’ils soient clients, fournisseurs, ou autre, d’essayer de renvoyer les clients chez les uns et les autres. Et je dirais même, entre des magasins qui pourraient être considérés comme concurrents. Ça va vraiment être un bon moyen de grandir, et c’est important de jouer cette carte là : de créer une communauté. Parce que tout le monde a à y gagner !

>> Brasserie Saint Médard : 66 Rue Saint-Lazare, Compiègne

Propos recueillis par Marine Souxdorf

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